À la sortie de l’intégrale de 420 pages, soigneusement éditée par Ankama, j’ai décidé de me lancer dans la BD “The Grocery”. J’ai donc lu le récit quasiment d’une traite, sans attente entre les tomes et ne sachant absolument pas à quoi m’attendre. C’est toujours pas mal de contextualiser sa lecture, vu que ça peut jouer sur l’appréciation d’un livre, surtout sur le rythme narratif d’une série.

“The Grocery” est une série francophone de 4 albums publié entre 2011 et 2016 chez Ankama dans la collection “Label 619”, scénarisé par Guillaume Ducoudray et dessiné par Aurélien Singelin. Jusque là, je n’avais jamais rien lu de ces deux auteurs français. Je sais qu’un tome 0 est également sorti, en complément à l’histoire principale, mais je ne l’ai pas lu à l’heure où j’écris ces lignes.

Voici le synopsis, trouvé sur le site Bedetheque :

Lorsqu’il arrive dans ce quartier de Baltimore où son père vient de reprendre une épicerie, Elliott se demande s’il saura s’y faire de nouveaux amis… Mais il s’adapte à son nouvel environnement bien plus vite qu’il ne s’y attendait et se noue avec Sixteen et son gang de gamins dealers de dope ; Washington, un marine désespéré par son retour d’Irak ; ou encore Ellis One, l’ancien caïd du quartier qui cherche à reprendre ses droits sur son territoire…Un univers teinté de réalisme social, violent et cru, qui relate le quotidien de ceux que l’on appelle les « cornerboys ».

L’histoire de The Grocery dépeint une aventure regroupant toutes des grandes thématiques de problématiques sociétales très ancrées dans le contexte Américain actuel: le trafic de drogue, les groupes extrémistes religieux, les frontières, la guerre et ses vétérans, la crise de subprimes, les mécanismes politiques retords … on sent que l’auteur est passionné par tous ces sujets et que l’on y puise en effet plus que matière pour raconter des histoires hautes en couleur.

Ces thématiques, bien que très complexes, la plupart d’entre nous les connaissons via les récits de fictions et l’actualité, mais rarement en profondeur. À travers tout ce bagage, on s’est forgé une image très précise, bien qu’incomplète (et probablement un peu fantasmée), du paysage américain dans tout ce qu’il a de plus extrême.

The Grocery est un récit complexe, avec une narration en chorale, et donc beaucoup de personnages et d’intrigues qui s’entrecoupent. Cependant, à aucun moment je ne me suis senti perdu dans le rythme assez soutenu de l’histoire et sa complexité. Je pense que le fait d’être “familier” avec cet univers (je ne connais presque rien aux sujets abordés et je n’ai pas -encore- vu “The Wire”) m’a permis de retrouver nombre de repères lors de ma lecture et de ne pas être dérouté. Le revers est que je ne pense pas avoir appris grand chose de nouveau à propos de ces thématiques, mais je pense que cela montre la volonté du récit de davantage raconter une bonne histoire sur base de cette culture plutôt que de l’explorer d’un point de vue très technique. C’est plus abordable pour le non-initié et ça n’empêche pas d’avoir un propos fort à raconter.

Je peux commencer par parler des personnages qui parcourent le monde de “The Grocery”. Sans que cela ne me heurte vraiment, j’ai retrouvé pas mal d’archétypes (dont certains auraient facilement pu me faire déprécier cette BD) tout au cours du récit: le mec qui s’exprime en récitant la Bible, le “personnage principal” (ou du moins le premier personnage que l’on suit dans l’histoire) outrancièrement naïf, la femme philanthrope vengeresse, le grand méchant psychopathe et badass, les gentils pauvres solidaires aidés par la gentille riche qui veut bien faire, le vétéran de guerre démuni une fois rentré au pays,…

Parfois, les personnages, de par leur archétype, me donnaient plus l’impression d’être de simples rouages scénaristiques pour faire avancer le récit, que des êtres dont on ressent de l’empathie le temps d’une histoire. Je ne pense pas m’être vraiment attaché à l’un des personnages, mais j’ai pourtant lu une chouette histoire bien ficelée dans un univers très vivant. En fait, la majorité des persos, de par leurs choix et leur personnalité m’ont fait apprécié le récit plus que je ne les appréciés eux-même pour ce qu’ils sont. Ils dépeignent un paysage global. Ce n’est pas un défaut en soi, l’antipathie ou la distanciation pouvant en soi créer une bonne dynamique lecteur/personnages.

Je dis ça, mais j’ai tout de même assez apprécié deux personnages: le soldat Washington, qui est le seul à avoir une réelle évolution en tant que personnage au fil du récit, et le demeuré redneck Ned, qui est le seul dont on s’attarde sur le passé. Washington, est un très chouette personnage, pour lequel j’ai en fin de compte ressenti assez d’empathie. Il débute pourtant comme les autres, en étant un archétype de pauvre soldat abandonné par son pays et malmené par des “méchants qui aiment être méchants”. Au cours des 400 pages, il passe par énormément d’étapes, très différentes, face auxquelles il essaye à chaque fois de s’en sortir le plus indemne possible. On ressent son côté humain qui essaye de faire de son mieux dans un monde complètement dingue. Un beau personnage, bien dramatique comme il faut et servi par l’un des character design les plus réussis du casting.

L’aspect archétypal est parfois amené de manière inattendue, dans la façon de faire se confronter les personnages. Je pense au dernier acte du récit: 

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lors de la campagne électorale qui oppose le “gentil et honnête jusqu’au fondement” et le “méchant et connard jusqu’au fondement”. Je ne l’avais pas vu venir, et j’ai bien aimé que le big méchant soit en fin de compte battu par un mec qui ne cherchait même pas à le nuire mais juste à vouloir faire le bien autour de lui (je dis ça sans compter la scène finale où Ellis One se fait étrangler par le cordon ombilical…mais je préfère son autre forme de défaite, que je trouve étonnamment plus profonde et symbolique et qui prend en contre-pied le récit dans lequel on résout habituellement la violence par la violence).

Je peux aussi évoquer le personnage de la “femme de riche” qui voulait aider les plus démunis et qui meurt comme n’importe quel figurant (j’ai bien aimé la scène de sa mort, dans le sens qu’elle est bien amenée, très soudaine). En fin de compte, elle est un bon exemple de personnage “rouage” dont je parlais plus haut. Sa présence servant juste de motivation et tremplin scénaristique pour Washington.

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Il ne faut pas s’y méprendre: le récit est extrêmement bien construit, on est vraiment happé dans la lecture, on passe un moment génial. Ce livre nous offre une référence solide d’une histoire abordant ces différentes thématiques sur les aspects sombres de l’Amérique, tout en se servant habilement de tout ce que le média BD peut offrir d’intéressant. Fantastique.

Parfois, le récit pousse justement dans ses retranchements les comportements “cartoon” de ses personnages. Je prends par exemple Elliott, dont la naïveté et le côté très “lisse” est mis soit en confrontation, soit en adéquation avec l’univers ultra violent dans lequel il baigne. Il en résulte des situations absurdes, mais que je n’ai pas trouvé agaçantes ou contre-immersives. La raison est que Elliott, le gars simple, cultivé mais crétin, contribue ainsi à l’absurdité de cet univers et à la banalisation de la violence, qui est je pense l’un des propos centraux de “The Grocery”. C’est un personnage de BD bien utilisé, dans tout ce qu’il peut avoir de clownesque et de terrible à la fois. Il est en fin de compte assez imperméable au récit, et n’en ressort ni grandi, ni changé (tout l’inverse de Washington qui est un véritable éponge). Et le fait que Sixteen le considère comme son meilleur ami est assez dramatique en soi, voir presque dur à avaler pour le lecteur…

Pour ce qui est du dessin de Singelin, il est juste superbe. Son découpage est génial, le graphisme de ses personnages leur apporte autant de personnalité que leur caractère lui-même… Ce qui fait également plaisir à voir, c’est l’utilisation intelligente des codes propres à la BD, qui renforce certaines scènes comme seul le média BD sait le faire.

C’est également agréable de voir ces dessinateurs au style très hybride, nourri de toutes sortes de styles de BD. L’auteur Run a un peu lancé le mouvement pour la maison d’édition Ankama, avec “Mutafukaz” et son style débridé et ses audaces graphiques. J’aime bien voir dans “The Grocery” une digestion d’un “Mutafukaz”, avec toujours cette trace audacieuse dans les astuces graphiques, mais introduites de manière plus douce, plus organique avec le récit. À mon sens, dans les deux premiers tomes de “Mutafukaz”, Run (on peut aussi penser au “Pinocchio” de Winshluss) s’était vraiment lâché dans l’expérimentation du média BD, de manière assez frénétique. Il y avait besoin de ça pour qu’un Singelin et Ducoudray puissent introduire ces nouvelles façons de penser la BD, avec du recul, de manière plus douce. Le graphisme ne prend jamais le pas sur le récit mais est à son service, tout en restant virtuose. Pour moi qui considère la BD avant tout comme un art narratif, c’est une très bonne chose.

La mise en couleur est également sublime. Dans celles réalisées à l’ordinateur, c’est clairement une des plus belles que j’ai pu voir jusqu’à maintenant. Elle est non seulement très graphique, mais sert aussi le récit, dans ce qu’elle apporte en lisibilité de l’action et le supplément d’émotion dans les scènes tantôt mélancoliques, tantôt poétiques, tantôt violentes…

Aussi, les couleurs sont très graphiques, dans le sens esthétiques, mais donnent toujours une impression de couleurs “naturelles”, ce qui contribue à la cohérence de cet univers dont le cadre se veut très proche de notre monde à nous.

J’en profite aussi pour faire un petit aparté sur ce phénomène de “chef de file du graphisme” que l’on peut retrouver chez divers éditeurs. Je pense à Zep pour le magazine “Tchô”, à Winshluss pour les “Requins Marteaux, à Franquin/peyo pour “Dupuis” en son temps, Tarquin pour “Soleil”,… autant d’auteurs dont on peut voir des ersatz de style graphique au sein de leur maison d’édition principale ou magazine dédié. C’est souvent regrettable et même dommageable pour la diversité de la Bande Dessinée que de retrouver des albums dessinés avec un style “raté” d’un auteur original et que l’on apprécie…par exemple, chez les Requins Marteaux, la BD “Vermines” à l’air vraiment chouette, mais le fait d’y voir un dessin “sous Winshluss” me rebute complètement…dommage.

Si je parle de ça, c’est que dans le dessin de Singelin, on retrouve des tics/idées graphiques de l’auteur Run, qui est clairement une “locomotive” d’Ankama- et directeur de collection du Label 619. Mais le style a été digéré, inspiré avec respect et remodelé suffisamment pour qu’il soit personnel au dessinateur. Je voulais préciser cela car j’apprécie beaucoup cette démarche de dessinateur. C’est entre autre de cette manière que l’on fait progresser la bande dessinée, dans son innovation et sa diversité.

Il se doit également d’évoquer la fin du récit, qui apporte beaucoup à l’impression finale que l’on se fait de “The Grocery”.

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J’ai lu sur le forum Bdgest que cette fin évoquait celle mise en place dans “Six Feet Under”. C’est en effet assez flagrant, mais il faut dire que c’est une très bonne manière de conclure un récit contenant beaucoup de personnages, et manière moins brutale que “juste” via la grosse scène finale.

Dans “Six Feet Under”, cette succession de scènes avait un autre sens, compte tenu de la thématique de la série et de son gimmick narratif. Dans “The Grocery”, c’est davantage mis en place pour conclure les arcs narratifs de Sixteen et Elliott. Au vu de mon interprétation du personnage de Elliott, j’ai l’impression que cette fin est surtout là pour marquer l’inégalité entre les deux personnages. Elliott a une vie ignorant toute répercussion de ce qu’il a vécut pendant l’aventure, son fils réussissant même à exploiter ce récit pour se faire une renommée en écrivant un livre qui déboulera à son adaptation au cinéma. Sixteen, de son côté, continue de subir une société qui lui a toujours été hostile…une case le montre cependant avec Elliott,  assis dans un parc, comme si ils étaient toujours en contact et “amis”…

Honnêtement, Elliott a juste l’air d’en avoir rien à foutre de bout en bout et ne se remet jamais en question (malgré le discours que Sixteen lui assène à propos de son irresponsabilité, après sa libération de prison via l’aide des néo-nazis). Assez antipathique, Elliott a l’air de représenter jusqu’au bout le mec lambda qui n’a pas de conscience sociétale, et ce même lorsqu’il est plongé jusqu’au cou dans des horreurs…en fin de compte la satire qui ressort de ce perso, par le biais de son archétype de héro naïf, est assez violente!

Le titre de la série, “The Grocery”, a également l’air de se justifier dans cette dernière scène, étant donné que ce lieu est considéré comme le point central de tout pour la famille de Elliott (dont le descendant devient en fin de compte le garant de l’histoire racontée), alors qu’en tant que lecteur, j’ai trouvé la Grocery un peu trop anecdotique au sein du récit pour “mériter” d’être le titre de la série. Également un parti pris intéressant.

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À relire cet article, il peut donner l’impression que j’ai un avis mitigé sur cet album. En fait, je l’ai vraiment très apprécié, comme tous les livres qui me sortent de mes habitudes de lecture. Toute cette alchimie, cette complexité où s’entremêlent idées originales et points de repères communs font de “The Grocery” une oeuvre unique et particulière qui je pense restera une référence dans les années à suivre.

Merci pour avoir pris le temps de lire l’article!

Notes:

  • “The Grocery” est la propriété intellectuelle de Ankama.
  • Les images de “The Grocery” utilisées pour l’article proviennent de la Bedetheque

 

Catégories : Review

1 commentaire

Sophie P. · 13 octobre 2017 à 16 h 55 min

Wahou! Quel bel article, ça m’a vraiment donné l’envie de lire cette B.D!!! tu me les prêtes à l’occasion? Biiiiz

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