Hello!

Bonjour à tous !

Je poste ici une retranscription d’une Youtube que j’ai créée. Ça permettra aux malentendants et aux vidéophobes de prendre connaissance du contenu sans devoir passer par la vidéo!

Bonne lecture à vous!

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Tous les amateurs de BD ont déjà entendu cette appellation particulière : le roman graphique. Beaucoup utilisé dans les médias, parfois moqué par les lecteurs, c’est un terme assez flou pour désigner certains types de bande dessinée.

Je vais partir sur une présentation succincte del’origine de ce terme avant de partir sur une analyse personnelle du sujet.

Pour faire simple, c’est l’auteur Américain Will Eisner qui popularisa le terme de graphic novel en 1978, pour désigner sa BD “A contract with God and other tenement stories” dans lequel il raconte différents histoires de drame social. La volonté de vouloir remplacer le traditionnel terme « comic book » émane de plusieurs problématiques : déjà, le terme en lui-même, provenant du mot « comique », connote fortement la BD américaine à des récits légers et souvent humoristiques, manquant de sérieux et pris à la lègère. Aussi, Will Eisner désirait être vendu aux côtés des romans dans les librairies traditionnelles qui ne proposaient alors aucun comic book. En publiant son Roman graphique dans une librairie à roman, Eisner a pu être ainsi considéré comme de la littérature et s’inscrire dans la culture avec un grand « C ». Il y avait également une contestation face à l’industrie de la BD américaine qui publiait alors principalement des séries supportées par l’emblème des super héros, qui est un mode de production et un modèle économique encourageant plus la création de produits que d’œuvres. Même si Robert Crumb, avec sa BD underground, satyrique et pornographique était déjà passé par là, Will Eisner a voulu officialiser ce mouvement de cassure avec le comic book populaire.

Le graphic novel a été récupéré en francophonie sous le nom de roman graphique. Il faut aujourd’hui mettre de côté le sens originel que portait le terme graphic novel et se dire que, lorsque l’on parle de roman graphique, on évoque tout autre chose. Dans l’utilisation quotidienne que l’on en fait, le roman graphique se veut être un genre de BD plus mature : sobriété du dessin souvent en noir et blanc, grosse pagination,des thématiques profondes et adultes. Ce type de BD est à mettre en opposition avec la BD dite traditionnelle, qualifiée de plus enfantine et de tous les boulets que l’on traîne généralement derrière la notion d’œuvre pour enfants ( car même la notion de « destiné à un lectorat adulte » est ambiguë. Je suis d’accord avec Quentin Tarantino lorsqu’il disait que l’on pouvait regarder Kill Bill avec ses enfants, au même titre que beaucoup de BD appelées roman graphique peuvent être lu dès nos 10-12 ans…)

On pourrait donc appeler le roman graphique de « bande dessinée qui présente bien », de petit frère subtil et épuré de toutes les tares de son aîné moins mature.

La définition de roman graphique se construirait alors par discrimination de la vision enfantine qu’ont certains de la BD dite traditionnelle. Ce qui recoupe avec l’un des points défendus par Will Eisner.

Mais la définition est tellement floue qu’on en arrive à de drôles de problématiques : « Les larmes de l’assassin », BD adaptée par l’auteur de BD Thierry Murrat du roman éponyme d’Anne-Laure Bondoux est bien volontairement qualifié de roman graphique, de par les thèmes adultes qu’il aborde et aussi de par la mise en page et le dessin de Murrat, loin du bonhomme à gros nez d’Astérix et consorts.

Imaginons maintenant un instant que ce même roman avait été adapté par Uderzo, justement, avec son dessin et découpage à l’ancienne tout en respectant très fidèlement l’histoire d’origine. Est-ce alors encore du roman graphique ? Car le dessin caricatural de Uderzo n’est pas forcément antinomique avec un récit sombre et adulte. On a déjà eu bien des fois où un dessin connoté « pour les enfants » a été pris de revers en étant utilisé dans un type de récit que l’on attend pas, et cela a en fin de compte été une plus-value à l’œuvre globale.

Si en plus de cela on publie les Larmes de l’assassin d’Uderzo, en noir et blanc et avec une plus grosse pagination et plus de texte que la version de Thierry Murrat, c’est que du bénef ! Il sera alors peut-être même encore plus un roman graphique que ce dernier, car considéré comme subversif, inattendu et plus long à lire.

 

Aussi, si j’avais une fois demandé lors d’une conversation sur le sujet du roman graphique, si jamais je compilais les 72 tomes de Naruto en un seul méga volume grand format, est-ce que j’en ferais d’un seul coup un roman graphique ? Je peux facilement présenter les thèmes de ce shonen (donc BD japonaise pour ados) pour dire qu’il aborde des thèmes profonds et adultes : solitude, recherche de la paix entre les peuples, dépassement de soi, combat de ses démons intérieurs,… il suffirait de présenter ça avec des mots un peu universitaires, et je vous ponds une série de recueils sur l’incroyable complexité des personnages de Naruto, l’incroyable roman graphique de Masashi Kishimoto. Tintin est un précédent porteur en matière de légitimation intellectuelle par la théorie.

Lorsque j’avais dit cela, on m’avait répondu à raison que Naruto avait été pensé comme une série fleuve, et qu’un roman graphique était bien souvent une histoire en un seul tome. Même si c’est un drôle de critère pour définir un genre, je comprends l’argument (qui s’oppose au mode de publication de série). Je peux néanmoins rétorquer que si j’avais été Art Spiegelman, et que j’avais publié l’intégralité de Maus en petits mensuels de 20 pages, sans jamais publier mon histoire en un seul livre, est-ce que ça m’aurait enlever le droit de me faire appeler Roman Graphique ?

Bien sûr que non, car même si le mode de publication influence une œuvre, elle n’aurait pas forcément ternit le chef d’œuvre d’Art Spiegelman. Je pense qu’on peut alors dire que, publié en 72 ou en 1 tome, cela reste secondaire dans la définition de roman graphique, car on peut créer une série sans penser à en faire une marque à vendre ou même sans appliquer le modèle économique qu’il y a habituellement derrière.

Roman graphique n’est qu’une question de jugement de valeur. On classifie les genres et certains mériteraient plus leurs lettres de noblesse que d’autres : le genre roman médiéval fantastique pour ado est bien évidemment inférieur au roman noir, par exemple.

Typiquement, le Schroumfissime parle d’une tyrannie ayant pris le pas sur une démocratie. C’est un thème que l’on classe habituellement dans les fictions pour adultes…le fait que ce thème soit abordé via des lutins bleus vivant dans des champignons ne vient pas pour moi affaiblir le propos très politique de ce livre.

Le but n’est pas de reprocher à une catégorie d’avoir des limites floues (ce serait absurde, elles en ont toutes), mais d’interroger de la pertinence de celles-ci lorsqu’elles ne servent plus à juste classer correctement les montagnes de livres dans une librairie ou une bibliothèque. Une bonne histoire reste une bonne histoire, et le genre dans laquelle on la classe ne devrait pas présupposer autant sur ses qualités.

On possède déjà des dissociations étrange au sein du média BD : dans la tête de certains, le manga n’est pas de la BD réalisée par des japonais, mais un genre d’expression à part entière de la BD dite franco belge.

A vouloir chercher de la légitimité via une appellation adulte en se référant au roman, livre noble et emprunt d’une grande histoire dans notre culture, on ne fait qu’ancrer davantage les préjugés associées aux BD exclues du cercle de roman graphique, alors que celles-ci sont pourtant largement majoritaires dans la production générale de la BD.

Le terme Roman Graphique a été pour les auteurs américains, un moyen d’émancipation aux demandes éditoriales et économiques. Ce n’est donc pas un genre, mais une vague issue d’un mouvement contestataire d’auteurs américains, comme l’a été la « nouvelle vague » pour le cinéma français avec les réalisateurs comme François Truffaut dans les années 1950.

En fait, là où ce terme avait un sens au moment où il a été créé en Amérique, sa réappropriation en Europe est complètement absurde car les enjeux n’étaient juste pas les mêmes. Le mot Bande dessinée et très fonctionnel et n’est pas aussi restrictif et connoté que son pendant anglais, le Comic.

C’est une réappropriation culturelle qui à ce jour n’a pas grand sens, hormis du point de vue d’une recherche à se déculpabiliser de lire de la BD.

Avant, on était sur un discours « tu lis de la BD avant de passer aux vrais livres, les romans » et maintenant, « tu lis de la BD avant de passer aux vraies BD, les romans graphiques »

A l’heure actuelle, les éditeurs traditionnels publiant à l’époque principalement des séries sous le label de héros ont aujourd’hui chacun leurs collections dans lesquelles ils publient des BD qui sont héritières de la révolution BD ayant eu lieu des dizaines d’années plus tôt. Publier une BD ciblée pour les adultes et dans un format différent de l’A4 cartonné couleur est devenu normal.

En francophonie, ce n’est ni un genre, ni une nouvelle vague, mais un terme, un synonyme plus classieux à bande dessinée. C’est comme si, dans l’histoire du cinéma, la nouvelle vague française dont je parlais plus tôt avait décidé de renommer leurs films des « screen novel » et auraient dés lors créé un clivage avec le média film de manière globale et non avec juste la production filmique de l’époque. En gros, leur propos aurait été complètement différent.

Sachant que même historiquement, l’apparition officielle du mot graphic novel et des oeuvres qui l’ont accompagnées ne débute qu’en 1978, alors que le magazine français Fluide Glacial, proposant de la BD plus mature, existait déjà depuis 3 ans. Les auteurs n’ont pas attendu une officialisation de leur mouvement pour déjà proposer une BD différente et adulte de celles de chez Dupuis. On finit alors par nommer Roman graphique à posteriori des BD, comme Little Nemo (1905) ou Fils de Chine (1950), mais si on considère le roman graphique comme une vague et non un genre, ça ne tient pas. Little Nemo et les autres ovnis d’avant 1978 sont des bandes dessinées, pas des romans graphiques. Pour la même raison, un Polina de Bastien Vivès ou encore n’importe quel Taniguchi ne sont pas des romans graphiques, mais des héritiers de tous les différents mouvements BD qui les ont précédés.

La recherche de légitimité via le terme de roman graphique est elle aussi absurde, car elle condamne la BD a être un dérivé du roman, et non un genre de livre à part entière. La BD ne partage avec le roman que le fait d’être un livre, il est absurde de vouloir lier ces deux médias bien distincts jusqu’à leurs noms. En fait, je ne comprends pas du tout la démarche de légitimité en cherchant à se raccrocher au roman, comme si cela était le seul moyen d’être considéré comme de la littérature. Un média légitime, c’est un média pouvant aborder tous les thèmes avec son propre langage et qui se suffit à lui-même. Perso, j’y vois plus une régression qu’autre chose.

Pour le mot de fin, j’aime bien cette image du game designer Fabien Heinvein, que j’ai entendue dans le podcast de La Cellule, il parlait de la théorie du Monomythe de Joseph Campbell comme une échelle qui a permis de mieux comprendre les récits que l’on racontait, mais qu’une fois empruntée, c’était une échelle qu’il fallait savoir laisser retomber pour mieux avancer par la suite, sous peine de tourner en rond dans une théorie qui souffre de ses limites. Je vois dans le mouvement du roman graphique, aujourd’hui aboutie et même dépassée, une avancée de l’époque par les auteurs au sein de la BD, desquels on peut être reconnaissant de l’héritage concret qu’ils nous ont apporté.

Dessin réalisé pour la chronique :

 

Catégories : Retranscription vidéo

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