Ceci est la retranscription écrite de cette vidéo:

Gus est une série de BD francophone publiée chez Dargaud, écrite et dessinée par Christophe Blain, avec diverses collaborations pour l’aide à la mise en couleur : Walter, Alexandre Chenet et Clémence Sapin. La série est en cours de publication depuis 2007 et compte actuellement 4 tomes.

On suit ici les aventures de Gus, Clem et Gratt, trois cow-boys hors-la-loi. La BD est très centrée sur l’esthétique du Western et une description précise des rapports humains, toujours présentés comme forts et passionnés. Les trois amis braquent des banques, pillent des trains, draguent les filles, s’aiment, s’engueulent et sont excentriques.

La Bd « Gus » représente un idéal du Western vu par son auteur, Christophe Blain. Dans ses interviews, il exprime très clairement sa fascination pour ce genre appartenant surtout au cinéma et au roman. Le Western est ce qu’on pourrait appeler de la culture pop : bien que ce ne soit pas un genre ayant actuellement le vent en poupe, il est bien ancré en nous, dans l’inconscient collectif et possède de nombreux folklores, figures emblématiques, légendes ainsi que des codes moult fois détournés et que nous possédons tous. Le Western que nous connaissons est une construction purement fantasmée et très éloignée de la réalité historique. La culture de l’imaginaire a pris le pas sur la réalité et, à moins d’efforts et de volonté, nous confondons aisément les deux. Cette abstraction ambiguë nous permet de trouver des modèles parmi des personnages comme les cow-boys, et de voir en eux des représentants tangibles de périodes pourtant complètement erronées sur le plan de la réalité et ce, pour le meilleur comme pour le pire.

Voici un exemple d’image tirée de la page analysée précédemment qui représente bien la vision que je vous propose :

La scène représente une idée classique de cow-boy qui s’accoude à un bar. L’articulation de ses bras est retournée et la position est anatomiquement complètement fausse, mais très démonstrative. Elle montre de la désinvolture, évoque une position d’accoudement à un bar qui nous semble familière alors qu’on ne l’a évidemment jamais vue telle quelle dans un film. C’est l’évocation de la réalité d’un geste qu’on se représente. La BD Gus joue beaucoup là-dessus, sur nos acquis sensoriels qui nous viennent de nos visionnages ou lectures de western et dont l’assimilation ne tient plus que du fantasme. Ce qui pourrait être une aberration graphique, Christophe Blain arrive à nous le faire accepter et même à nous communiquer très directement cette vision forte et fun d’un univers que l’on partage. L’auteur s’est nourri de toutes ces références et nous propose ici sa vision personnelle du Western par lequel il nous raconte sa vision des rapports humains.

Je dirais que le dessin de Christophe Blain est héritier d’auteur de BD du début du vingtième siècle comme Segar et Floyd Gottfredson mélangé avec la patte française de Gus Bofa.

La force d’un dessin non réaliste comme celui de Blain est qu’il est plus apte à stimuler et représenter notre univers imaginaire. Un dessin abstrait est une forme de fantasme, et quand il est bien réalisé et communicatif, il peut être une vision idéalisée de nos sensations.

La flexibilité du trait de Christophe Blain offre à ses personnages la possibilité d’exprimer leurs émotions avec une transparence complète. La peur, l’orgueil, la joie ou encore la tristesse sont ici montrés de manière exacerbée, comme peuvent l’être les personnages de cartoon.

Cela donne une impression que les personnages sont très à fleur de peau et met l’accent sur une lecture empathique de leurs aventures. Ils sont tout autant des humains que des représentants d’une émotion. Il n’y a pas de frontière entre les codes humoristiques qu’empruntent les personnages et la réalité qu’ils vivent. Si Gus est agité et multiplie ses bras, c’est parce que c’est ainsi que lui-même, les autres protagonistes et le lecteur le perçoivent. On vit ici littéralement une vue de l’esprit.

De même, la manière dont les bulles vont être dessinées et agencées vont montrer le ton donné d’une conversation. Cela aussi, les personnages le perçoivent, car réagissent en conséquence. Leur voix et leur propos ont une forme et a une influence sur leur univers. Ce n’est pas exactement de l’écoute ou du parler, vu que c’est écrit, mais la perception et l’utilisation des phylactères est un sens propre aux personnages de BD et à ce que le lecteur va bien vouloir leur apporter.

La mise en scène de Christophe Blain repose davantage sur le dessin que la forme des cases. Dans le sens que ces dernières sont généralement disposées pour laisser le dessin s’exprimer, plus que comme un moyen narratif en soi. En cela, Gus est une BD assez ancrée et héritière du paysage francophone traditionnel, dans laquelle le format du cadrage et sa disposition est généralement plus discret que dans le comic ou le manga. Ce n’est bien sûr pas une règle stricte, et l’auteur peut utiliser la mise en place de ses cases pour raconter quelque chose, et la disparition de celles-ci est chez Blain l’utilisation la plus courante quand il s’agit de représenter un moment en suspens dans le temps ou une action dynamique. Mais cela reste à mon sens, plus une part organique de son dessin qu’une figure de style du cadre en soi.

L’auteur se démarque donc surtout dans le langage très permissif de son dessin, où peut se mélanger avec naturel une situation bien réelle et la vision du personnage qui la vit. Les différents niveaux de lecture qu’offrent la BD permettent d’apporter dans une case beaucoup d’idées et de concepts visuels. Le temps est relatif dans une case de BD et, si un dialogue et une pensée peuvent être représentés dans un même plan, le temps s’écoulant pour les personnages durant cette action peut être subjective. La pensée d’un personnage, son temps de réflexion est difficile à bien déterminer dans sa durée réelle, et le lecteur accepte souvent bien volontiers de considérer par défaut ces moments-là comme étant en suspend. C’est d’ailleurs un des soucis que pose l’adaptation de BD en dessin animé : dans une action rapide, la pensée des personnages doit être récitée par le doubleur, et le temps qu’on passe à l’écouter devient alors complètement tangible et peut donc manquer de cohérence temporelle, là où la lecture d’une BD donne beaucoup plus de latitude et dépend du lecteur.

Cependant, la lecture de gauche à droite peut également montrer un écoulement de temps, le côté gauche se déroulant avant le droit. Une bulle de pensée allant sur la droite de l’action peut alors représenter une appréhension d’un personnage sur le futur. (tome1,page56,case5).

En plus de cela, la BD permet une simultanéité dans ses différentes actions. Lues séparément, la pensée et le dialogue ne s’interrompent pas et peuvent se dérouler dans le même temps et montrer un décalage de ton ou encore appuyer une sensation. Ainsi, les actions se succèdent ou se superposent selon la logique intrinsèque à la scène et ne demande donc pas de rupture dans leur représentation, ce qui offre un moyen fluide pour exprimer des situations très différentes sans casser le rythme, et permet à l’auteur de faire avancer activement un récit tout en étant dans l’introspection.

Pour représenter un état émotionnel, on peut voir ici un détournement de code de BD bien connu, avec l’utilisation de symboles communs représentant un état et invisible pour les protagonistes. L’auteur va pouvoir, à partir de cet élément acquis par les lecteurs, l’accentuer pour mieux représenter l’émotion de ses personnages.

Ainsi, l’évolution d’un personnage peut être montré par une série de symboles passant par différentes formes au fil des pages.

Ici, il s’agit de montrer le sentiment de culpabilité de Clem. Une petite histoire se crée dans sa tête, sous forme de bulle de pensée et se traduit un peu plus directement par une étoile de douleur, symbole très commun dans la BD. Puis, plus violemment, c’est un rêve angoissant qui s’installe, prenant une bonne partie de la page et surplombant le personnage situé plus bas. On peut noter que le fait que toutes les cases possèdent le même format, en gaufrier donc, accentue le fait que Clem est aussi bien dans un monde onirique que dans la réalité, sans transition de cadre. On retrouve ensuite Clem éveillé, et pour le lecteur, ce moment pouvait être en fin de compte aussi bien un rêve qu’une pensée excentrique de Clem, on ne sait plus bien où est la frontière. Une métaphore d’un cyclope prend finalement forme et poursuivra Clem le reste de la série, sous des formes purement allégoriques, symbolique ou même dans un mélange des deux.

La propension du dessin à représenter le monde intérieur et extérieur sans presque aucune distinction permet à l’auteur de non seulement leur donner une importance égale mais aussi de réaliser des scènes où le personnage est plongé dans les deux mondes à la fois. Il peut vivre littéralement un moment de fantasme ou de rêve, et ce sans transition.

Par exemple, ici, Gus et Gratt font une prestation de chant dans le but de draguer des filles. Gus, à l’origine de ce plan, est plus manipulateur que son ami, et, comme on peut le voir plus tard lors de ses parties de poker, ne pense qu’au but qu’il s’est donné et le fantasme qui en découle est le carburant de toutes ses motivations. Ici, il est visuellement montré comme dédoublant plusieurs fois son visage, concentré sur sa personne. Son ego et son fantasme finit par complètement prendre le dessus sur la scène en soit. Sûr de lui, il y est déjà.

Gratt est quant à lui plus sobre que Gus, plus enclin à l’honnêteté. Il vit sa prestation et est pleinement concentré dessus, comme le montre le chant qui l’entoure et ses gesticulations impossibles qui sont l’illustration directe du ton de la chanson, fofolle et guillerette.

A la fin, bien qu’ils soient tous deux acclamés, Gus est montré comme isolé là où Gratt est entouré par son public et ne change pas de plan de réalité.

Bon, il y aurait encore énormément de choses à dire sur cette série de BD, très riche et très généreuse.

Par exemple, même les couvertures appuient cet aspect de monde réel et monde fantasmé : elles représentent les personnages en situation de travail dans leur activité de bandit, donc quelque chose de bien réel et concret, tandis que chacun des titres représente à chaque fois un personnage qu’il fantasme, une vision romancée de leur vie.

Cet article n’a pas pour but de passer en revue l’intégralité des caractéristique de Gus, mais juste de proposer un point de vue d’analyse et de voir ce qu’il en ressort d’intéressant. Les relations entre les personnages, leurs envies, leurs enjeux et leurs craintes se font toutes échos mutuellement et donne une réelle impression de vie et de palpable dans cette représentation des relations humaines. Que cela soit par les dialogues, le dessin, la mise en couleur, tous des mots en fin de compte très vagues pour définir une BD. On découvre des petits liens tissés méticuleusement à chaque lecture et c’est une des forces de Christophe Blain. Je pense que cette cohérence solide provient aussi du fait que l’auteur nous propose vraiment une balade dans sa tête, dans sa manière d’appréhender le monde et en plus via une digestion d’un type d’univers fort qu’il a pris le temps de se réapproprier.

De manière générale, je conseillerais de lire toute la bibliographie de Christophe Blain, qui possède une véritable vision d’auteur et l’ensemble de son œuvre forme un tout intéressant en soi, même dans ses collaborations.

Dernière petite note, je n’ai pas trop pris en compte le 4ème tome de Gus pour faire cette chronique. Ce livre opère une cassure avec les trois autres, pas très étonnant quand on sait qu’il s’est passé près de 10 ans avant sa parution et de la propension de cette série à montrer vraiment un expression très directe de son auteur. En 10 ans, on change. J’aimerais juste dire que le 4ème volume montre une sorte de revirement du monde rêvé des personnages. Il y a beaucoup moins de bulles de rêverie, et le côté surréaliste et de fantasme intervient ici de manière plus cruelle, plus rude, avec moins de mansuétude. De plus, le dessin est plus détaillé, les cases plus nombreuses et resserrées, ce qui donne un graphisme global moins sujet à la légèreté et à la rêverie. La vision d’auteur dont je parlais plus tôt consolide de toutes manières ce livre avec les tomes précédents, et sa lecture ne se dénote pas pour autant négativement avec les tomes précédents, très loin de là, même.

Je vous remercie pour votre temps de cerveau et vous dit à bientôt pour de nouvelles vidéos!

Dessin réalisé pour l’émission:


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