Ceci est la retranscription écrite de cette vidéo:

Face à la numérisation, le disque et le vinyle qui sont aujourd’hui l’apanage des musées et des collectionneurs assidus, car remplacés par les gigantesques banques de données que sont Youtube ou Spotify. A quoi bon continuer à produire des CD, sinon pour polluer ou pour combler le fétichisme de l’objet dans lequel nous nous complaisons. Le cas du livre est cependant un peu différent, il est plus intimement lié à l’histoire de l’humanité, à sa culture et porte à raison une place symbolique importante encore aujourd’hui. Le but n’est pas de dire que l’ebook est supérieur au livre papier, mais de partir du principe que nous évoluons dans une société numérique et que même si l’idée d’une maisonnée ne possédant absolument aucun livre physique angoisse passablement l’enfant du 20ème siècle que je suis, je vais tenter de présenter ici ma vision de l’application qui exploiterait au mieux tous les avantages du numérique.

Appelons cette application fictive « BDeo », en hommage à la startup nation francophone, bien sûr.

Je vais parler ici uniquement du marché de la BD et non du roman, car ce dernier est déjà assuré et soutenu par entre autres Kindle, et beaucoup de lecteurs de médias exclusivement textuels ont déjà définitivement abandonné l’idée de lire par défaut sur du papier.

C’est grâce à la technologie des tablettes et des liseuses, accessibles et pratiques, couplée à l’offre des romans en ebook également accessible et pratique, que cette évolution a pu prendre place dans ce pan de la littérature.

Dans le cas de la BD, c’est encore ambigu…on peut par exemple se demander pourquoi L’Arabe du Futur, un des gros succès du moment, qui a un impact culturel fort et très relayé par les médias généralistes, n’existe en ebook que dans sa version anglaise…

Bon, commençons par les plateformes spécialisées dans la vente de BD en ebook. Bien sûr, le plus gros est Amazon et plus spécialement sa sous-branche « Comixology », qui a une offre assez énorme, avec de la BD issue du monde entier. C’est Amazon, quoi. Même les éditeurs indépendants y sont représentés. Cependant, le vil indépendant que je suis n’est pas satisfait, et je proposerai plus tard dans la vidéo des améliorations possibles, pour dépasser l’aspect juste eshop de la plateforme.

Il existe également Izneo, qui, comme son nom l’indique, est une entreprise française et dont l’actionnaire majoritaire est la Fnac depuis 2016.

Il y a une belle liste d’éditeurs représentés sur le site, même si aucun n’y propose son catalogue de manière exhaustive et les éditeurs indépendants y sont très peu représentés. Son catalogue complet compterait en tout près de 23.000 albums, ce qui est assez énorme. Bon, après, on peut se demander pourquoi passer par Izneo alors que Comixology propose un catalogue bien plus gros, et qui inclut beaucoup des mêmes livres que Izneo…

Là où son offre pourrait être surtout intéressante, c’est que Izneo propose un abonnement de type Netflix : pour 10€ par mois, on a accès à une librairie en ligne, qui comprend un catalogue de 6000 albums sur les 23.000 du site. C’est un gros chiffre, mais l’offre en manga et comic y est très limitée. Juste pour dire que Comixology propose aussi une offre du genre, mais uniquement disponible aux USA, je ne vais donc pas m’étendre dessus. L’abonnement d’Izneo reste très intéressant si on est lecteur de BD francophone, mais il faut faire assez attention à ce qui se trouve ou non dans le dit catalogue. Typiquement, si les Requins Marteaux ont 14 albums de disponibles à l’achat sur le site, mais aucun d’entre eux n’est dans l’offre abonnement. C’est la même chose pour toutes les séries à succès dans le manga, aucune n’est comprise dans l’offre. Les séries classiques comme Thorgal ou Spirou sont présentes et gonfle bien la librairie, mais par exemple, les derniers numéros de la série « Spirou-vu par tel auteur » ne sont pas tout de suite comprises dans l’abonnement à leur sortie…c’est quelque chose que l’on peut généraliser, il en va de même pour le dernier Thorgal and co. Dans la même idée, seul le premier tome de Mutafukaz est disponible dans cette offre.

Il y a aussi des trucs bizarres dans leurs classifications, du genre des livres de la collection française Label 619 dans la section comics, et bien sûr l’inévitable catégorie « Roman graphique » dont les critères de sélection continuent de me faire hausser un sourcil. Il n’y a pas non plus de catégorie à cocher pour classer par éditeur, ce qui demeure un mystère.

Bon, malgré tout ça, je trouve qu’Izneo est vraiment pas mal en fait, selon nos besoins de lecture. Mon principal reproche à cette offre de vente en ligne se situe ailleurs, et qui peut s’appliquer aussi à Comixology.

Pour lire confortablement de la BD, on est encore loin de l’idéal proposé pour la lecture de romans. Certes, une tablette de 10 pouces est tout à fait correcte pour lire des BD petits formats comme les Mangas et la plupart des Comics, mais pour ce qui est de la BD ACC, donc le bon vieux A4 Cartonné Couleur cher à notre terroir, le confort de lecture est déjà très amoindri. Personne n’a envie de plisser les yeux ou de zoomer sur les cases pour être capable de les lire, et je déteste lire de la BD sur un écran d’ordinateur.

Izneo a tenté de contourner le problème en proposant un système de lecture de case par case mais sérieusement, je me demande bien qui utilise ça… en fin de compte, je trouve l’offre d’Izneo assez absurde en l’état.

On pourrait donc se dire qu’il suffirait de tablettes plus grandes, de format A4 pour combler ce souci. Pourtant, une BD se construit aussi sur des planches en vis-à-vis, ce que n’offre pas la tablette, sur laquelle on lit les pages individuellement. C’est encore une autre contrainte technique, il faudrait en fait une tablette A3, qui se replie comme un livre. On imagine déjà bien le coût augmenter drastiquement et l’appareil très spécifique pour uniquement les lecteurs de BD. Peut-être que des compagnies comme Comixology ou Izneo, donc Amazon ou la Fnac, devraient développer ou tenter de démocratiser ce genre de hardware, parce qu’en l’état, proposer la lecture de BD numérique initialement publiées en A4 manque un peu de sens.

Justement, vis-à-vis de la taille de l’écran, un des avantages que j’ai trouvé à lire sur une tablette 10 pouces, c’est que je peux lire mes mangas en plus grand format que les versions papier. Quand je relis la série Berserk que j’ai en format physique, je me dis à chaque fois que c’est absurde de devoir regarder des dessins aussi détaillés sur une page plus petite que de l’A5. D’autant plus que la série risque bien un jour d’être publiée dans une version Ultimate, Perfect ou je ne sais quoi, qui elle, aura bien sûr une taille plus grande. Au moins, si j’ai une tablette A4, ce problème ne se posera plus, et je n’aurai pas à racheter différentes versions d’un même livre pour être satisfait. Je suis preneur de tout ce qui peut me délester de dépendances inutiles.

Bon, pour tous ceux un peu familiers avec le jeu vidéo sur ordinateur, je risque de déballer à vos oreilles pas mal de lieux communs, mais l’idée ici est de s’inspirer de modèles existants et que j’apprécie, et que l’on pourrait transférer dans le domaine de la BD.

Un frein pourrait être le moyen de diffusion de ces Bd ebooks. Alors oui, une entreprise comme Amazon, Google Store ou la Fnac pourrait continuer à monopoliser la vente des Ebooks. Cependant, je préfère l’idée d’une plateforme qui serait indépendante de ces groupes et qui aurait mis en place un système mettant davantage en valeur la culture de la bande dessinée. Je vais prendre en modèle Steam, la plateforme de diffusion de jeu vidéo développé par l’entreprise Valve, auquel je vais ajouter et adapter certains points.

Pour continuer l’analogie avec le jeu vidéo, une différence fondamentale est qu’il y a une différenciation entre les éditeurs et les plateformes de diffusion du contenu. C’est-à-dire qu’une personne qui développe son jeu tout seul, comme par exemple Jonathan Blow avec son jeu culte indépendant Braid, a pu être diffusé en masse sur la Playstation, la Xbox et le PC. Cet équivalent n’existe pas en BD, car l’auteur indépendant qui voudrait se passer d’éditeurs a une diffusion très limitée dû à des limitations dans la logistique de diffusion et cela à cause de la nécessité actuelle de devoir publier des livres physiques. L’idée de mon application est qu’elle tende vers une forme neutralité et utilisable par tout à chacun, éditeurs classiques, indépendants et auteurs indépendants.

“Réinventer la bande dessinée” de Scott Mccloud

Alors, en fin de compte, c’est quoi, BDeo ? C’est une plateforme visant à regrouper l’intégralité des publications BD jamais parues, avec des systèmes de communication inspirés des réseaux sociaux, avec des groupes, un tchat, des réseaux d’amis, des listes de souhait, des badges d’acheteurs et une section workshop. Bdeo est donc un eshop centralisé, dynamique et attrayant, social, multilingue et au catalogue complet sur le plan international.

Ce système permettrait également d’aider le développement de la scène indépendante. Sur Steam, tout le monde peut mettre à disposition son propre jeu vidéo, pas seulement les éditeurs. Après, un système de vote et de notation peut aider à filtrer le bon grain de l’ivraie, mais au moins, tout le monde peut avoir sa chance et tenter de coup.  Ce n’est pas un système totalement horizontal, mais ça l’est déjà plus que les devantures de la Fnac. On peut également imaginer un système journalier qui tire au sort 5 BD qui seront mis en avant sur la page d’accueil.

La dématérialisation permet aussi de multiplier les offres de vente : par exemple, j’adore avoir les versions en noir et blanc des livres, voir même les versions brut des pages, avec les traces de blanco dessus. Ce genre de BD sont généralement plus chères et publiées en édition limitée et donc très restreintes dans l’accès au public. Ici, on pourrait proposer des bundles pour quelques euros de plus du prix initial de la BD. On démocratise un type de publication, tant pour les auteurs que pour le public, et on met en avant un patrimoine de la BD auquel on a pas du tout suffisamment accès, comme les brouillons, les artworks, les découpages… c’est bien moins élitiste et ça évite que l’on nous vende une nouvelle version d’intégrale plus ou moins inédite tous les ans pour les BD les plus vendeuses. Avec le recul, le système actuel peut même sembler absurde, quand on regarde le marché du film, où l’accès aux bonus et making of sont devenus la norme depuis belle lurette. Pourquoi garder obscur tous ces trésors ? ça me dépasse complètement.

“Quai D’Orsay” de Christophe Blain et Antonin Baudry

Dans cette même idée de conservation et mise en avant du patrimoine de la BD, je ne saurais dénombrer la quantité de BD qui ont fini par disparaître complètement des librairies, voir même des bibliothèques. Le marché du livre est rude, et la carrière d’un artiste souvent destinée à être oubliée. Entre les séries annulées et les BD qui ont vraiment très mal vieillies, ça fait déjà un paquet d’œuvres à répertorier. Avec une plateforme comme Bdeo, les éditeurs et ayants droits de BD qui ne seront plus jamais publiées en physique, pourront uploader leurs BD et au moins laisser une trace plus solide. (note : citer les Zorilles et Starbuck)

Sites de référencement et de vente de BD anciennes

L’accès généralisé aux BD permet aussi une réappropriation des lecteurs. Le sujet est large, mais je pourrais par exemple parler des BD non traduite dans notre langue : Des traducteurs volontaires pourraient proposer des traductions gratuites et accessibles à l’achat de la BD. Ainsi, une BD argentine un peu obscure et uniquement disponible en espagnol pourrait devenir accessible à des lecteurs francophones juste par la force d’un noyau de fans volontaires. Et tout cela serait centralisé et officialisé par la plateforme de vente. Pas de soucis de piratage comme avec les scan trad de mangas, vu qu’il faudra acheter la BD pour avoir accès à la traduction de fans. D’ailleurs, certaines teams de traducteurs de mangas revendiquent cette idée d’offrir au public francophone des contenus qui n’ont pas encore été publiés officiellement. Ils ne mettent pas de pub sur leur site et retirent leur publication une fois qu’un éditeur francophone en a obtenu les droits. Si c’est vraiment leurs intentions, et bien, cette plateforme BD est parfaite pour eux, et les gens qui préfèrent lire leur manga truffé de « nakama » et de « oï » pourront continuer de les lire ainsi, si on ajoute les traductions amateures en option, une fois le livre acheté aux ayants droits.

Scantrad de “One Piece” de Eichiro Oda”

Ce concept se rapproche très fort de ce qui se fait dans le jeu vidéo sur PC,  via les MODS, qui est l’ajout ou la modification de contenu à un jeu, fait par un utilisateur ayant été bidouiller le code d’origine. Steam met cela en avant avec la catégorie Workshop. Quand on a acheté un jeu, on peut aller voir dans le workshop les créations d’autres utilisateurs et ce directement sur la page du jeu de notre bibliothèque. Imaginons la même chose pour les BD : une catégorie Fan Fiction où les lecteurs pourront poster leurs créations se basant sur la BD que l’on vient de lire et mise en avant par la plateforme de vente elle-même. Cela peut aller du simple dessin, à la proposition d’une fin alternative, par exemple. Ce genre d’activité continue de donner vie à une œuvre bien après sa publication initiale et permet à tout à chacun de s’exprimer par une réappropriation culturelle. De là pourraient émerger certes beaucoup de contenu amateur, mais aussi des talents qui finiront par créer des œuvres originales, avec un public potentiellement déjà acquis et une plateforme qui les aura mis en valeur.

Dans un croisement de l’idée de traduction amateur et du fan art, on pourrait aussi voir émerger des propositions de mise en couleur de certaines BD, qui pourraient lui apporter une toute nouvelle vision.

J’avais évoqué l’acquisition de badges et trophées sur la plateforme : c’est un peu superficiel, mais on aime bien ça, nous les humains. Avoir son petit badge « j’ai tout Batman dans ma bibliothèque », ça ne sert pas à grand-chose, mais ça fait peut faire plaisir et, du point de vue du vendeur, bah faire vendre. On revient ici à un équivalent d’être fier de sa grosse bibliothèque, ça ne mange pas de pain. Dans une idée plus pratique, un badge « j’ai une fan fiction qui a récolté 100 avis positifs » pourrait être intéressant.

D’ailleurs, j’aime bien l’idée d’avoir accès à la liste de BD que possède un autre utilisateur. Par exemple, si il y a un auteur que j’aime bien et qui est inscrit sur la plateforme avec sa bibliothèque publique, je serais content de la lorgner comme une liste de recommandations. Influenceurs, tout ça tout ça.

Bon, je vais arrêter là mes divagations. L’application que je propose ici n’est pas parfaite et je n’ai absolument pas parlé de considérations économiques, ce qui peut sembler absurde, mais ce n’était pas le point de cette vidéo, même si c’est un gros manquement. L’idée était juste de proposer un système qui, à mon sens, pousserait la BD en avant. Pour moi, une BD, c’est avant tout le contenu qu’elle porte. A partir du moment où le support de lecture ne la restreint pas, peu importe que l’on lise sur du papier ou non. Cependant, si je me dis que ce que je veux, c’est que la force narrative et graphique de la BD soit davantage mise en avant, le numérique est pour moi le meilleur chemin possible sur le long terme. Quand je dis sur le long terme, c’est que ça m’étonnerait que je voie de mon vivant une domination de la BD numérique sur la BD papier.

Voilà voilà, je vous remercie pour votre temps de cerveau et vous dit à bientôt pour de prochaines vidéos !

Dessin réalisé pour l’émission:

*SOURCES:

http://www.bdoubliees.com/

https://coffre-a-bd.com/

– Vidéo de Ereader: https://www.youtube.com/watch?v=mlmpa…

– Bon site de référence plein de renseignements et de réflexions: http://www.phylacterium.fr/


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