Ceci est la retranscription écrite de cette vidéo:

NOTE IMPORTANTE: Cet article n’est vraiment intéressant à lire que si vous avez lu “PTSD” de Singelin, sinon il n’est que moyennement compréhensible. D’autant plus que je n’illustre pas les exemples de l’article complètement, pour éviter de poster ici trop d’images tirées du livre. Et bien sûr, je spoil l’histoire, aussi.SECONDE NOTE IMPORTANTE: Il vaut mieux avoir lu la BD pour bien comprendre l’article, et je spoile l’histoire.

La BD est majoritairement utilisée comme un moyen narratif, par un mélange de dessin et de texte mis en scène par des codes usant de l’ellipse et de la juxtaposition.

Je dis majoritairement car le langage BD peut très bien être utilisé pour faire de l’art abstrait non narratif, ou encore faire de la narration par uniquement du dessin.

On peut alors en venir à se demander si dans le fond, le texte n’est pas parfois juste un support un peu artificiel au dessin. Dans beaucoup de scènes de BD, le dessin s’exprime suffisamment bien par lui-même et le texte, souvent du dialogue, ne vient que décrire la scène en cours ou à venir sur le court terme. Le texte allant dans le sens du dessin peut alors servir à autre chose : fluidifier la compréhension de la scène, l’intensifier ou avoir une fonction de dialogue bien goupillé et plaisant à lire.

Le théoricien Scott Mccloud appelle ce type de combinaison texte-dessin comme ayant une fonction illustrative. D’après lui, la manière la plus riche de combiner le texte et le dessin sont au contraire quand ils sont Interdépendants : c’est simplement quand une scène ne pourrait pas être comprise en l’absence d’un des deux éléments. Evidemment, au sein même d’une BD s’alterne différentes combinaisons entre le texte et le dessin, parfois ils viennent s’équilibrer, parfois ils sont tous deux indispensables ou encore l’un peut prendre le pas sur l’autre. Tout dépend du style de l’auteur et de ce qu’il veut transmettre au lecteur à l’instant T.

Cependant, si on prend en compte le dicton « Show don’t tell », soit « montre, ne dis pas » en français, on peut finir par considérer que c’est une sorte de paresse narrative lorsque la BD ne se sert du texte que dans sa fonction illustrative, car cela met de côté pas mal de possibilités riches qu’offre le médium BD.

Bon, c’est quoi le « Show don’t tell » ? Une petite pause traduction wikipédia s’impose :

Le « Show don’t tell » est une technique utilisée pour permettre au lecteur ou spectateur de vivre l’histoire à travers l’action, les mots, les pensées, le sens et les sentiments plutôt que par le biais de l’exposé, du résumé et de la description de l’auteur. Cela permet d’éviter que la vision de l’auteur ne soit univoque, et permet plutôt de décrire la scène de manière à ce que le lecteur puisse tirer ses propres conclusions. « Ne me dis pas que la Lune brille, montre-moi un reflet de lumière dans un morceau de verre cassé ».

Exemple de “Show don’t tell” (“Le Petit Christian- Blutch)

Un gimmick très utilisé dans la BD est par exemple ces fameux encarts « X jours plus tard » ou « pendant ce temps-là, ailleurs ». C’est plus souvent dispensable qu’on ne le croit et je trouve ça souvent assez inélégant, comme une solution facile prise par défaut. Je ne parle pas des BD plus anciennes qui déblayaient davantage le terrain, mais dans un art utilisant l’ellipse comme un de ses moteurs principaux, c’est quand même bizarre de devoir utiliser un encart de ce genre pour faire comprendre un saut dans le temps ou dans l’espace.

Bref, pourquoi parler de sujet-là ?

C’est en lisant « PTSD » de Guillaume Singelin que je me suis dis que, excepté quelques rares exceptions, la BD aurait pu être comprise sans le texte qui l’accompagne.

Ça paraît très rude dit comme ça, et je ne dis pas que ça en fait de facto une mauvaise BD. Le « Show don’t tell » ou les analyses théoriques de Scott Mccloud ne sont pas des dogmes ou des moyens d’analyse infaillibles permettant de trier le bon du mauvais. Je vais développer mon impression.

Dans PTSD, il n’y a pas d’encadré de narration extérieure, le texte n’est amené que par des dialogues et par les onomatopées. Le dessin est très expressif, très détaillé et surtout très exhaustif sur ses représentations. Il montre tout, en fait. Les relations entre les personnages, les raisons pour lesquelles la main de l’héroïne tremble ou non, ses aptitudes, ses actions, ses choix…le dessin montre et raconte tout par lui-même, on pourrait dire qu’il est très explicite et narratif. Evidemment, le texte appuie et précise tout cela, mais il est pour l’écrasante majorité des cas, assez secondaire.

On pourrait se dire que le texte illustratif devient alors davantage indispensable selon le degré d’accentuation qu’il apporte au dessin. Je relis Bonne Nuit PunPun en ce moment, et justement son auteur Inio Asano utilise parfois le texte pour raconter ce que le dessin montre, en l’occurrence les sentiments du personnage. Ici, le contenu du texte en soi souligne juste le dessin, mais la manière dont le texte est mis en scène raconte lui aussi quelque chose. On a donc un texte qui a une apparence de fonction illustrative mais qui vient en fait réellement renforcer le dessin et apporter des informations supplémentaires au lecteur. Car il s’agit bien de ça, le degré d’information qu’offre le dessin et le texte leur donne leur degré d’importance.

Dans PTSD, mon seul contre-exemple de réelle information supplémentaire importante apportée par le texte est ce moment où Jun, la personnage principale, attaque des dealers qui lui demande sincèrement de s’arrêter pour discuter et ne pas avoir recourt à la violence. Le dessin donne quant à lui ces informations : deux gars du camp adverse discutent, Jun les attaque et les tue, le plan avant leur mort et leur attitude physique ne montrent pas vraiment si ils prennent l’initiative de l’attaque ou non. Ici, le texte vient apporter de la nuance, on voit Jun être impitoyable et cette scène assombrit davantage le personnage. C’est une très bonne scène, qui vient apporter de nouvelles informations au lecteur et qui lui donne à réfléchir sur sa vision de Jun. Si le dessin avait montré les deux mecs posant volontairement leur arme à terre, là le texte aurait déjà moins servi, par exemple. Cependant, faire discuter les deux dealers sur cette thématique de « pourquoi se battre » était important pour accentuer la cruauté de scène de tuerie, donc le texte a ici réellement pu prendre sa valeur.

Vraiment, je pense que dans PTSD, le texte a surtout une fonction de stabilisateur pour le récit : il va apporter au lecteur quelques informations pour que l’histoire soit moins sujette à l’interprétation, mais tous les grands thèmes et le propos sont très majoritairement portés par le dessin.

On en vient alors à se demander, c’est quoi le dessin, quand on parle de BD. On ne parle pas de dessin de BD comme on parle d’une illustration isolée. La BD cadre et met en scène le dessin de manière très particulière, et les critiques de BD ne se reposant que sur « les jolis graphismes et la bonne histoire » tendent à nous faire oublier les spécificités de la BD. Si on regarde des vidéos du Fossoyeurs de films, de Durendal et autres Every Frame a Painting, c’est bien parce que ces vidéastes nous racontent le cinéma par le biais de ses spécificités de mise en scène, de la manière dont les films portent un propos.

Balayer la mise en scène dans une analyse de BD, peut par exemple apporter une confusion comme celle-ci : trouver que PTSD tient beaucoup du manga. Effectivement, Singelin a un dessin génial en cela qu’il s’approprie beaucoup de styles différents, venu du monde entier, j’ai envie d’appeler ça un dessin cosmopolite. C’est une chose que j’adore, surtout quand c’est fait avec la prouesse que possède ce dessinateur et ça a un côté très fédérateur. Mais quand on parle de son dessin « franco-mango-comico-belgo-moldave », on parle de quoi exactement ? On parle de son dessin illustratif, de son dessin pris hors du cadre de la Bande dessinée. Résumer par exemple le manga aux grands yeux et cheveux savamment en pétard est très réducteur car quand on dit ça, on parle en fait du dessin japonais issu de la culture pop au sens très large. Le dessin manga est aussi bien cela que la manière dont il est mis en scène. Quand on fait attention au découpage de Singelin, je trouve qu’il tient davantage de la BD occidentale que du manga. Je ne vais pas développer ça ici, mais si vous vous intéressez à la manière dont le découpage de BD est porteur de propos et de sens, allez voir ou revoir les vidéos de Northern Rufio, qui est la personne qui parle le mieux de bande dessinée sur la sphère youtube, et de vachement loin.

Qu’est-ce qu’un dessin de BD est un sujet à part entière, et je vais résumer ça assez vite ici, en généralisant comme un cochon. On va partir là-dessus : un dessin de BD est un dessin codifié et dont les dits codes sont figuratifs et très identifiables. Ce genre de dessin permet une répétition au fil des cases dans d’infinies combinaisons tout en restant clair et lisible. Si le dessin en soit est le vocabulaire de la BD, les cases et lesdites combinaisons en sont la grammaire. Elles renforcent la narration du dessin par des effets de juxtapositions spatio-temporelles de séquences.

“La Mouche” de Lewis Trondheim

Un auteur comme Christophe Blain a justement un discours critique sur le côté trop répétitif du dessin de BD, et de la codification qui peut finir par rendre le dessin ennuyeux et trop redondant. Blain contourne cela pour continuer à prendre du plaisir en tant que dessinateur, en ayant un dessin très permissif et malléable.

Bon, revenons à PTSD.

Quand je disais que le dessin de cette BD est très narratif, je parle donc bien aussi de la mise en scène qui le cadre. Comment Singelin nous raconte-t-il son histoire par ce biais ?

Si la force de PSTD ne réside pas dans son texte, ça ne veut pas dire pour autant que sa narration est mauvaise. Juste que cette part est mise de côté au profit du graphisme. C’est un propos en soit, PSTD est une BD sur les actes et non sur la parole.

Par exemple, un des thématiques centrales de « comment reconstruire sa vie sur des cendres » est amené par des images et non par du texte. Avoir du sang sur les mains quand on est soldat puis en tant que médecin. La pensée et l’évolution de Jun s’exprime par son corps.

Le regard aussi a son importance dans PTSD avec ce personnage d’ancien tireur d’élite borgne. Jun et Leona ont chacune un œil différent de masqué, on peut y voir la complémentarité qu’elles peuvent s’apporter, mais aussi leur opposition. A la fin, la mèche de Leona cache son autre œil, si l’auteur a dessiné ce détail, ce n’est pas innocent. La symbolique et la recherche de sens dans un récit lui donne souvent de la profondeur, et on peut voir cet élément comme quoi les deux personnages sont davantage en harmonie entre elles et possèdent enfin une vision commune.

Sur cette case de flashback, on voit Jun pointé son doigt vers son œil qui a un regard déterminé. La phrase « Je ne vous quitte pas des yeux » qu’elle dit et qui reviendra plusieurs fois dans le récit sous différentes formes possède un fond qui aurait pu être devinable sans qu’elle ne soit prononcée. Au contraire, le texte est même trop explicite et tend a obstruer la symbolique de ce moment. Pour le coup, je trouve que le dessin seul aurait été plus fort : on comprend que son œil acéré fait sa fierté et les scènes de guerre suivantes montrent bien qu’elle protège ses camarades en tant que sniper. La phrase en dit peut-être trop là où le dessin évocateur est porteur de suffisamment de sens et d’émotion.

Dernier exemple, dans cette scène on a ces informations : Une jeune recrue médecin n’arrive pas à tirer correctement, Jun est une tireuse très douée et elle veut lui apprendre à mieux tirer.

Les capacités de Jun en tant que tireuse sont montrées par l’image : Ici, la symétrie des cases et la répétition du plan des deux cases du milieu, ainsi que le zoom entre le premier et le dernier plan, montre son aisance et sa précision avec un fusil.

La grande case et son point de vue placé en dessous des camarades de Jun montre bien la force qui émane du personnage, qui est une vision partagée à la fois par les soldats et le lecteur.

Sans le texte, la seule info que l’on perd ici est que la jeune recrue est un médecin, mais cette info aurait facilement pu être donnée en lui mettant un petit brassard avec la croix du docteur dessus.

On peut se dire qu’une info importante était qu’il accepte d’apprendre à Jun à faire les premiers soins, mais cette info est en fin de compte redondante car il y a plus tard une scène où l’on voit Jun devoir soigner des soldats blessés. De plus, dans la scène juste avant on voit Jun soigner un mec, donc on fait le lien assez facilement entre ses capacités de soin et le personnage du médecin.

Bon, encore une fois, je ne dis pas que tout ça est un défaut en soi. Si cette BD devait vraiment être sans texte, elle serait quand même différente sur certaines mises en scène. Aussi et surtout, lire une BD sans texte laisse souvent une impression assez différente des BD classiques, cet aspect joue aussi sur le fait qu’on continue d’utiliser des dialogues même quand ceux-ci sont juste illustratifs. Même quand une BD peut presque se suffire par le dessin, le choix de quand même mettre des dialogues reste un choix pertinent, notamment pour aider le lecteur à s’impliquer dans le récit. A contrario, je suis assez rebuté par les BD où le texte a importance au moins une égale que le dessin en termes de volume. Je préfère que la BD ait une lecture fluide, aussi du fait que ça donne une meilleure appréciation du passage d’ellipse à ellipse entre chaque case.

On pourrait aussi prendre ce terme de « texte illustratif » plus littéralement, et se dire qu’un texte écrit avec une police d’écriture est moins expressif qu’une écriture manuscrite qui se rapproche davantage du dessin. Je parlais du fait que l’importance du texte peut s’évaluer par rapport à son degré d’accentuation. Un dialogue colérique écrit de manière très expressive peut suffire à apporter au texte l’impact suffisant pour lui donner une importance réellement complémentaire au dessin.

Allez je conclus. PTSD possède pas mal d’entremêlements dans ses thèmes, son propos et ses symboliques, je n’en ai abordé qu’une partie ici, et relire la BD avec ou sans les dialogues en fait ressortir davantage certains plutôt que d’autres, c’est intéressant. L’histoire garde une certaine simplicité dans son déroulement mais prend justement le temps de creuser ses thèmes par des répétitions de petites touches disposées ça et là au fil du récit, et il en ressort une histoire bien construite qui ne se disperse pas. De toutes façons, je n’aurais pas parlé de cette BD si elle ne m’avait pas plus ! Surtout que j’avais déjà parlé de The Grocery et que j’essaye d’avoir le plus large spectre possible dans les BD que j’aborde. Mais bon, la lecture de cette PTSD m’a inspiré, on ne choisit pas. J’essayerai de parler d’un manga la prochaine fois.

Voilà voilà, je vous remercie pour votre temps de cerveau et vous dit à bientôt pour de prochaines vidéos !

Dessin réalisé pour la vidéo:


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